Militante lesbienne, féministe et humaniste depuis plus de trente ans, Faika El-Nagashi est sur tous les fronts. Née en Hongrie, elle s’est installée avec sa famille en Autriche alors qu’elle était enfant. Cette expérience de migration a influencé son parcours : dès ses études en sciences politiques à l’Université de Vienne, elle s’intéresse aux femmes migrantes en situation de prostitution et s’engage auprès d’elles (voir son récit ci-dessous).
Elle rejoint, en 2015, le partie des Verts autrichiens et devient parlementaire. Elle a continué à lutter pour les femmes, les migrant·es, les personnes prostituées, les lesbiennes et, plus globalement, toutes les personnes appartenant aux classes défavorisées, tout au long de sa carrière politique.
En 2022, lors d’une interview, elle s’exprime contre le terme TERF, expliquant qu’il sert à insulter et intimider des femmes. Cette scandaleuse déclaration a causé son exclusion d’une Conférence lesbienne à laquelle elle avait largement contribué pendant plus de deux ans. Loin de la faire taire, cette « punition » l’a encouragé à se renseigner et s’exprimer sur le sujet de la transidentité et les atteintes aux droits des femmes qu’implique l’adoption de la croyance en l’« identité de genre » (voir notre article à ce sujet). Cela a aussi causé des conflits au sein des Verts, entraînant son départ, en 2025, du parti. La même année, Faika El-Nagashi lance le Forum Athena, une initiative de portée européenne, dédiée aux droits des femmes basées sur le sexe et aux valeurs démocratiques.
Faika El-Nagashi nous a gracieusement autorisé à traduire et publier ce témoignage, originellement disponible en anglais sur sa page Substack. N’étant pas elle-même francophone, elle n’a pas pu valider la traduction mais nous a accordé toute confiance à ce sujet.
Longtemps, j’ai cru que le travail du sexe1 était un travail, et qu’il pouvait être rendu plus sûr en revendiquant davantage de droits pour les personnes impliquées. Aujourd’hui, je n’y crois plus.
De 2000 à 2011, j’ai travaillé pour (ce qui était, à l’époque) une organisation auto-gérée par des femmes migrantes1 en Autriche. C’était mon premier vrai travail – au-delà du militantisme dans un syndicat étudiant, ou des expériences formatrices faites lors d’un programme d’échange international pour jeunes adultes. J’y suis entrée à 24 ans. Quand j’en suis partie, à 35 ans, j’avais publié2, pris la parole, fait du lobbying et organisé des actions militantes en faveur des droits des travailleuses du sexe3, à tous les échelons, du local au niveau européen. Avec ces femmes, nous avons milité devant le Parlement autrichien avec des slogans provocateurs tel que « Sex workers lust for… their rights !4 ». Je connaissais par cœur tous les arguments à employer. J’avais rédigé nombre d’entre eux.
L’organisation elle-même avait été créée par des femmes originaires d’Amérique latine, parmi lesquelles un nombre conséquent de féministes en exil, qui s’étaient battues contre des dictatures militaires dans leur pays d’origine5. Certaines avait été persécutées, emprisonnées, torturées. Beaucoup avait perdu des ami∙es et des proches. Iels avaient « disparu∙es ». En émigrant en Europe, elles emportaient avec elles, leur courage, leur douleur, leur rage, leur sagesse et leurs convictions. Elles avaient une conscience profonde d’être, par elles-mêmes, des sujets politiques, du fait d’avoir risqué leur vie et leur famille pour résister à un régime totalitaire. L’establishment politique de Vienne ne savait pas quoi faire d’elles. Les réactions oscillaient entre admiration et frayeur. Ces femmes apportaient de la clarté et de la combativité dans une classe technocratique de féministes institutionnelles.
C’est en leur compagnie que j’ai grandi et mûri – pas seulement professionnellement, mais personnellement aussi. J’ai appris, exploré, débattu, célébré avec elles, et je me suis politisée dans cet environnement constitué exclusivement de femmes. Je reste profondément reconnaissante d’avoir eu cette opportunité pendant ma jeunesse. La plupart de mes collègues étaient des femmes migrantes. Nous travaillions uniquement au service de femmes. Nous chérissions nos réunions d’équipe, nos festivités arrosées de vins, nos sorties entre femmes après de longues journées de travail, de la musique latino-américaine enflammée à plein volume en fond sonore. Sororité, survie et solidarité.
Vers la fin des années 1980 et jusqu’au début des années 1990, de nombreuses organisations de femmes migrantes en Autriche et en Allemagne, dont celle que j’allai rejoindre quelques années plus tard, se mirent à prêter attention à deux phénomènes émergents et connectés, à l’heure de la crise humanitaire du SIDA. En premier lieu, la montée du tourisme sexuel : des hommes d’Europe occidentale voyageaient dans des pays d’Asie, d’Amérique latine et d’Afrique pour exploiter des femmes faisant face à des difficultés économiques ou à des addictions. En second, la prétendue féminisation de la migration : de plus en plus de femmes migraient seules depuis des pays du Sud Global afin de subvenir à leurs besoins et à ceux de leur famille. Ces femmes provenaient souvent d’espaces profondément patriarcaux et entraient en Europe en tant que ressortissantes d’un pays tiers. Elles se retrouvaient alors soumises à des régulations sévères rendant le travail légal en tant que migrante quasiment impossible. Et pourtant, en tant que femmes, elles étaient très demandées dans certains secteurs spécifiques : le nettoyage, le soin aux personnes âgées, le « marché » matrimonial – et l’industrie du sexe.
Il était évident que nombre de ces femmes avaient été victimes de trafic d’êtres humains. À certaines, il avait été promis des emplois en tant que danseuses ou serveuses. D’autres savaient qu’elles seraient prostituées, mais n’avaient pas connaissance des conditions dans lesquelles elles se retrouveraient. C’est ainsi, en écoutant les récits de ces femmes, que l’organisation dont je faisais partie a commencé à travailler sur le problème de la traite des migrantes. Et c’est ainsi que nous avons commencé à soutenir celles qui se retrouvaient dans l’industrie du sexe.
Pendant onze ans, j’ai travaillé en tant que médiatrice – puis en tant que gestionnaire de projet et coordinatrice de réseaux régionaux – aux côtés de ces femmes, qui avaient été piégées par ce système. Nombres d’entre elles étaient hongroises ou nigérianes. Puisque le hongrois est ma langue maternelle, et que je suis, pour moitié, égyptienne, je pouvais parfois servir d’interprète et offrir mon aide dans des situations requérant confiance, finesse, et un cadre culturel commun. Nous faisions du travail de terrain jusque dans la rue, nous accompagnions des femmes à des rendez-vous médicaux et dans des cliniques pour avorter, nous écrivions pour elles des lettres à la police et la justice, nous appelions leurs bailleurs et démarchions des collègues militant∙es pour leur trouver des hébergements d’urgence. Nous avons animé des ateliers, facilité des cursus de formation, organisé des conférences. Élaboré des campagnes militantes, sollicité des responsables politiques, empêché l’implémentation du modèle nordique6. Nous nous sommes battues pour que les travailleuses du sexe migrantes soient reconnues comme des sujets dans une industrie mondialisée et profondément genrée, qui profite de leur vulnérabilité et de leur statut légal précaire. Des droits, pas de la charité. La décriminalisation, pas du paternalisme.
J’avais entendu parler de Julie Bindel7 bien avant de la rencontrer. Nous avions toutes entendu parler d’elle. Notre organisation-partenaire écossaise nous avait appris tout ce que nous avions besoin de savoir : qu’elle était abjecte, emplie de haine, dangereuse – et, pire que tout, une féministe abolitionniste. Celles-ci étaient nos pires ennemies.
Quand je l’ai finalement rencontrée, pour la première fois, en 2022 – après qu’elle m’ait gracieusement contactée à la suite de mon éviction d’une conférence pour femmes lesbiennes8 – c’est la première chose que je lui ai annoncé : « Tu es au courant que je ne suis pas abolitionniste, non ? »
Heureusement, elle n’en a jamais fait une condition pour que nous nous mobilisions ensemble. Pas plus que les nombreuses autres féministes que j’ai rencontré par la suite – critiques du genre, radicales ou autrement alignées à une critique du marché du sexe. Certaines ne s’identifiaient même pas particulièrement comme féministes, mais rejetaient néanmoins l’idée que la prostitution pouvait être rendue sûre ou « empouvoirante9 ». Elles ne m’ont pas ostracisée en raison de ce désaccord, mais nous avions tendance à éviter complètement le sujet. Je me mettais trop facilement sur la défensive et, à partir de là, je pouvais rapidement me montrer hostile.
Je me rendais bien compte que j’adhérais là à une croyance, qui méritait d’être testée et réexaminée. Mais je préférais m’en tenir aux arguments que je connaissais le mieux. La plupart tournait autour des femmes migrantes et de leur situation spécifique – des arguments qui détournaient l’attention vers une accumulation de discriminations, de racisme, de régulations migratoires insurmontables, et qui insistaient sur la fréquence à laquelle les analyses féministes présentaient ces femmes uniquement comme victimes de traite. J’évitais de faire face à une vision conceptuelle que je sentais pourtant de plus en plus fragile, et enterrais mes doutes au fond de mon esprit en réponse à ce malaise croissant. Il m’était déjà assez difficile de remettre en question un autre de mes systèmes de croyance10.
Il fallut un évènement atroce pour que je m’y confronte enfin.
Fin février 2024, trois femmes chinoises furent assassinées à Vienne11. Elles travaillaient de façon indépendante dans un petit appartement – un studio discret et anonyme, sans lumière rouge ou autre signalétique, rien qui n’indique son usage. C’était exactement le type de lieu que, à l’époque de notre projet de recensement des espaces de travail dans l’industrie du sexe, nous avions identifié comme l’option la plus sûre : pas d’alcool, de cigarettes ou joints, pas de videurs. Des femmes qui gèrent elles-mêmes leurs rendez-vous, leur espace, leurs règles.
Le tueur était un demandeur d’asile afghan de 27 ans. Il n’avait jamais auparavant été dans ce studio. Il n’y avait pas eu de publicités, pas de signe évident indiquant l’activité du lieu – et pourtant il les a trouvées. Les meurtres étaient manifestement ciblés : l’homme visait spécifiquement les occupantes de ce studio en raison de leur activité. Parmi ces quatre femmes, trois ont été poignardées à mort – des dizaines de fois chacune. La quatrième a survécu en s’enfermant dans une des chambres. Au tribunal, l’auteur de ces meurtres a prétendu avoir été ensorcelé par une femme qu’il avait rencontrée sur sa route en Serbie, et a mentionné des hallucinations et des délires religieux. Il a été envoyé en hôpital psychiatrique.
Bien sûr, ce n’était pas le premier meurtre, ou acte d’extrême violence, dirigé à l’encontre de femmes en situation de prostitution en Autriche. Il y en a eu d’autres, parfois tout aussi brutaux. Mais celui-ci a éventré le récit que nous avions défendu pendant des années. Si un tel acte pouvait se produire dans un lieu que nous avions, depuis longtemps, identifié comme le plus sûr, qu’est-ce que ça disait de la structure analytique même sur laquelle notre militantisme était construit ?
Or, quelle a été la réaction de la nouvelle génération de militantes travaillant dans mon ancienne organisation ?
Leur réponse, et celle de l’entièreté du réseau d’organisations défendant le travail du sexe en Autriche12, fut robotique. Les mêmes formules – sur les thèmes de la déstigmatisation, la visibilité, le droit du travail – furent délivrées, comme si un massacre ciblé de femmes prostituées dans un des rares environnements que nous avions jugés relativement sûrs n’avait pas eu lieu. Il n’y eu aucune réévaluation. Personne n’a admis que nous nous étions peut-être trompées sur « l’autonomie, la protection et la communauté » que ce type de lieu de travail était censé offrir – le type même de lieu où trois femmes venaient d’être massacrées. Aucun malaise, non plus, à l’idée qu’une telle violence n’est pas fortuite mais inhérente à l’industrie du sexe.
Le fossé entre cette brutale réalité et l’idéologie aseptisée que ces organisations promouvaient était devenu impossible à combler. Pourquoi continuer à prétendre que cette industrie pouvait être rendue sûre ? Que, d’une façon ou d’une autre, les femmes pouvaient ne pas y être exploitées ? Que des femmes migrantes, tout particulièrement vulnérables, pourraient un jour être réellement autonomes dans ce système qui, de par sa nature même, les avilit et les violente. Mais comment remettre en question tout cela quand on a déjà sacrifié toute théorisation claire au profit d’un relativisme dogmatique ?
Ces dernières années, le langage utilisé par les organisations militant pour le « travail du sexe » a dérivé de plus en plus loin des mots utiles à la description factuelle de la vie des femmes qu’elles prétendent défendre. Les préoccupations féministes concernant la violence masculine étaient présentées comme une panique morale. Le fait que l’écrasante majorité des personnes prostituées sont des femmes, souvent migrantes, était constamment tempéré par des ajouts et rectifications : mais les hommes aussi vendent du sexe, tous les clients ne sont pas des hommes, les personnes queers et trans sont aussi présentes dans cette industrie. Ce qui est techniquement vrai. Mais permettre à des cas marginaux de venir remodeler l’entièreté d’un cadre d’analyse est complètement irresponsable. La stratégie est claire : dissoudre la catégorie « femme » afin de ne plus pouvoir nommer la violence masculine et combattre la prostitution en tant que système patriarcal d’exploitation. Un message politique limpide est remplacé par un plus complexe – et on se met à attendre du féminisme qu’il inclue tout le monde s’il ne veut pas être qualifié d’exclusif et de violent.
Plus la définition du mot « femme » est étendue, plus les femme deviennent invisibles – en particulier les femmes pauvres et migrantes. Nous ne disions plus « les hommes sont violents envers les femmes en situation de prostitution » mais « les travailleureuses du sexe font face à de la violence ». Même nommer les auteurs de violences est devenu controversé. Les féministes ont dû s’excuser d’avoir un jour mis les femmes au centre de leur lutte. Chaque référence faite aux femmes devait désormais inclure « et les minorités de genre ». Et quand le racisme entra dans le débat, le focus s’élargit encore : les femmes migrantes furent utilisées comme une porte d’entrée pour étendre la catégorie, ajouter des identités, créer un mille-feuille d’expériences, jusqu’à ce que le terme « femme migrante » ne soit plus suffisant. On le remplaça par « communautés marginalisées ». En fin de compte, la prostitution n’avait plus rien à voir avec la violence sexuelle. Elle devint un secteur d’activité majoritairement féminin parmi d’autres, comme le ménage, le soin ou le tourisme.
L’organisation où j’ai travaillé a, depuis mon départ, totalement ingurgité la propagande, ajoutant fidèlement un astérisque à chaque mot qui pourrait être compris comme référant aux femmes. La plupart des collègues féministes qui m’ont tant appris sont maintenant parties. La transmission générationnelle a échoué, comme c’est souvent le cas lorsqu’il s’agit de tuer la mère symbolique. Nos organisations, précédemment féministes, sont devenues méconnaissables. Elles ont été passées au mixeur queer – dans leur forme comme dans leur contenu. L’approche analytique a été remplacée par des slogans ; les solidarités ancrées dans un mouvement politique se sont transformées en performances consistant à se déclarer allié∙e de tel ou tel groupe. Les farouches féministes que j’ai connues ont été remplacées par des activistes en costume punk, des ONG queerisées, et une nouvelle vague d’organisations LGBT désireuses d’adopter le programme pro-travail du sexe13. « Sex work is work » est devenu une posture politique – une alliance subversive et stylée avec les opprimé∙es, dont le but est d’obtenir visibilité et approbation.
Alors que je regardais tout cela à distance, j’attendais de voir quelqu’un∙e enclencher le frein et faire marche arrière. Personne ne l’a fait. Et pendant trop longtemps, je ne l’ai pas fait non plus. J’hésitais à regarder de plus près ce que nos revendications étaient devenues. Je m’accrochais à des morceaux de notre message original : le contexte dans lequel prenait place la vie et la survie des femmes migrantes dans l’industrie du sexe, le besoin de les reconnaître en tant que sujets dans un système qui les exploite jusqu’à la moelle. En définitive, j’ai réagi en recherchant plus de discussions, de débats.
« Pourquoi serait-il acceptable pour les femmes migrantes de faire quelque chose qui serait considéré comme trop dangereux, violent et dégradant pour le reste d’entre nous – même si certaines personnes prostituées ne le vivent pas ainsi ? » m’a un jour demandé une militante pour les droits des femmes migrantes et réfugiées. Elle avait raison.
Ce qui avait commencé comme une tentative de nommer et d’affronter l’exploitation des femmes migrantes est devenue totalement autre chose : une célébration du système prostitutionnel lui-même. La brutalité de cette industrie a été camouflée, en connivence avec ces principaux bénéficiaires (prostitueurs et proxénètes) que les groupes militants pro-travail du sexe n’ont aucune intention de déranger. Tout cela grâce à un relooking utilisant des termes comme autonomie, choix, fierté.
Pendant plus d’une décennie, j’ai été l’une des grandes promotrices de l’approche « sex work is work » en Autriche. Aujourd’hui, je ne crois plus qu’utiliser les termes du droit du travail peut compenser les risques inhérents au fonctionnement même de ce système – encore plus quand tout le monde est devenu si habile à justifier et réfuter la violence prostitutionnelle. Mais ce n’est pas une coïncidence – tout ça fait partie du stratagème. Et nous devons cesser de protéger un système qui rend ces violences inéluctables.
Faika El-Nagashi
Traduction de l’article de Faika El-Nagashi, What I want to say about ‘sex work is work’, 2025. À retrouver sur Stubstacks via ce lien.