Formuler le refus est une compétence 2/4

« Nous vivons dans un monde rempli de femmes incapables de respirer librement parce qu’on les a conditionnées […] à se contorsionner pour tenter de se rendre aimable. »
Chère Ijeawele, ou un manifeste pour une éducation féministe, Chimamanda Ngozi Adichie.
De la difficulté à faire respecter ses limites

Lorsque Simone de Beauvoir écrivait « on ne naît pas femme, on le devient1 », elle décrivait la socialisation genrée comme un système de dressage par lequel la petite fille passe, bien souvent inconsciemment, pour correspondre, une fois adulte, aux attentes de la société patriarcale.

Cela commence par un conditionnement aux rôles genrés, par des jouets étiquetés féminins qui nous apprennent la servitude (dînette, ménage, etc.) et la soumission aux normes de beauté (maquillage, tête de poupée à coiffer, etc.). Même les vêtements des petites filles privilégient les thèmes de l’amour et de l’apparence, avec des messages tels que « be kind », « la plus jolie », « smile ». Le dressage se poursuit par une « éducation » à la sexualité où nous apprenons à prioriser les désirs des hommes — soi-disant irrépressibles par nature, contrairement aux nôtres. 
Ainsi, nous toutes, internalisons des injonctions qui jouent en notre défaveur. Nous apprenons à faire passer les autres avant nous-mêmes ; à prendre soin ; à ne pas occuper trop de place ; à être passives. Et puis, il y a tout ce que nous n’apprenons pas ; à formuler un refus, à s’imposer, à faire valoir nos droits, à faire respecter nos limites. Il en résulte une véritable différence d’assertivité entre les sexes.
À force d’être celles qui prennent soin, les femmes finissent par ressentir de la culpabilité si elles osent exprimer un rejet. Il est ainsi plus difficile pour elles d’exprimer ce qu’elles veulent et, surtout, ce qu’elles ne veulent pas.
S’ajoutent parfois à cela des dynamiques familiales dysfonctionnelles ; une parentification3 qui rend prompt à arrondir les angles pour les autres, à accepter des choses qui nuisent à leurs propres intérêts dans le but d’apaiser autrui ou afin de détourner une attention négative4. Certain⸱es grandissent en apprenant que répondre « non » entraîne des conséquences. Comme l’explique Lindsay Gibson, « nombre d’enfants de parents abusifs apprennent à se soumettre aux souhaits d’autrui5 ».
Mais faudrait-il encore que nos limites soient respectées, car la parole des femmes n’a pas la même valeur que celle des hommes en société patriarcale. Comme le décrit si bien Gavin De Becker, « lorsqu’un homme dit non, la conversation prend fin. Lorsqu’une femme dit non, c’est le début des négociations6. »
Ainsi, en réponse à notre refus, nous entendons bien souvent : « Mais, je t’ai payé un verre ; un dîner ; offert un cadeau ; ai été gentil avec toi, ce serait bien de retourner la pareille », c’est-à-dire en cédant.
Certains exigeront des raisons pour ce refus, et des raisons valables selon leurs standards. Combien d’entre nous ont prétexté avoir déjà un partenaire pour être laissées en paix, quand bien même c’était faux ? La raison est que, souvent, les hommes ne respectent que les autres hommes. Certains seront enclins à respecter la « propriété » d’un autre, alors que le refus d’une femme n’est pas interprété comme définitif. Nous en sommes venues à voir des jeunes femmes qui partageaient leurs techniques contre le harcèlement de rue7. L’une d’elles, par exemple, consiste à s’agiter vivement afin de signaler la folie pour faire fuir ces hommes qui, elles le savent, balayeront leur non d’un revers de main.
Dans certaines situations, telles que le couple ou les rendez-vous romantiques, ne pas réussir à formuler un refus, ou voir ce dernier balayé par des négociations, fait du rapport sexuel une obligation dont il est difficile de se dépêtrer. Une française sur deux déclare avoir déjà ressenti une « dette sexuelle8 ». Certaines refusent que l’homme paie l’addition pour ne pas lui être « redevable ». D’autres pensent avoir trouvé la solution de ce déséquilibre dans le discours libéral et capitaliste du « sexe gratuit versus sexe payant », c’est-à-dire qu’elles demandent à être payées afin de ne pas se retrouver complètement « lésées » par ces rapports de force. Selon cette logique, quitte à subir un rapport sexuel, autant en retirer économiquement quelque chose.
La socialisation genrée encourage la prédation
La prédation masculine est facilitée par cette socialisation différenciée des femmes et des hommes. On apprend aux hommes qu’une femme qui n’est pas intéressée « joue les difficiles », « qu’elle se fait désirer », et qu’il leur faut simplement les gagner à l’usure. Les films et séries regorgent de scénarios qui confondent contrainte et séduction9, utilisent le topos de la résistance symbolique10, des scénarios dans lesquelles des personnages masculins finissent par obtenir la femme de leur rêve en s’obstinant, à l’instar de Léonard dans The Big Bang Theory, qui explique en long et en large à un groupe de geeks « avoir eu » Penny à l’usure. Dans pléthore de films, le premier rôle féminin exprime clairement son désintérêt à celui qui essaie de la séduire, mais il finit par la « gagner » après un geste héroïque.
Dans tous les cas, le refus de la femme est simplement vu comme une barrière à abaisser, qu’avec un peu de force (qu’elle soit dirigée à l’endroit de la promise, ou dans l’accomplissement d’un geste héroïque), de persuasion et de persistance, il est possible de fléchir jusqu’au sol. Ainsi, le refus initial d’une femme ferait partie du jeu de la séduction.
La socialisation masculine, qui englobe également la question de la sexualité, est basée sur la domination (le pouvoir) et la violation (des limites et des corps). Dans nombre d’œuvres de fiction ciblant un public masculin, nous retrouvons l’image de soldats, de guerriers, d’hommes de pouvoirs. Il s’agit rarement de leçons de partage et de respect des limites d’autrui. Est mis en avant que la finalité à atteindre importe plus que les moyens (guerre, vol, violence, atteinte à l’intégrité, etc.).
La séduction ne serait pas un tango à deux, mais une poursuite : le prédateur chassant la proie. C’est aussi ce que régurgitent les influenceurs masculinistes : il ne s’agit que de méthodes de chasse et de négociations. La problématique initiale n’est jamais « est-elle intéressée par ma personne ? », mais toujours « comment faire pour l’avoir ? ». Cette vision de la séduction est, aujourd’hui encore, inculquée aux garçons. Ainsi, le fait d’être insistant leur parait normal et n’est pas perçu comme du harcèlement. Les prédateurs, quant à eux, ont parfaitement conscience des mécanismes de domestication par lesquelles les femmes passent, et les utilisent à leurs fins.
Les hommes (ceux qui ne sont pas des prédateurs) ont parfois des difficultés à comprendre ce fait. Parce qu’ils n’ont pas, contrairement aux femmes, été socialisés à l’empathie et au don de soi ; ils ne comprennent pas la coercition collective qui est exercée sur les femmes. Ils pensent, « à sa place (par exemple dans le cas d’une actrice à qui on impose une pratique sexuelle), j’aurais le cran de refuser », car leur socialisation est le contraire de celle des femmes : on leur apprend à prendre le contrôle de la situation, à s’imposer, à dominer — ou à s’imaginer le faire.
De manière plus globale, tous les hommes bénéficient de la peur des femmes d’être mises en danger si elles répondent non à la demande d’un homme, que ce soit physiquement, socialement ou professionnellement. Ainsi, elles sont plus susceptibles d’accepter d’accomplir des faveurs et des tâches pour autrui (famille, collègues, voisins, etc.), par peur d’être perçues comme « difficiles ». La société attend des femmes un dévouement qui n’est pas attendu des hommes.
La soumission des femmes n’est pas naturelle
Si la soumission était innée chez les femmes, le patriarcat n’aurait pas besoin de tant d’injonctions pour leur rappeler de se soumettre, car la nature n’a pas besoin de rappels pour suivre son cours. Ces injonctions existent parce que l’endoctrinement nécessite des rappels constants afin de se maintenir.
Aucune femme n’aurait lutté pour notre indépendance et notre autonomie si nous étions biologiquement vouées à la soumission.
Penser que les femmes sont, par nature, soumises est risible. Il s’agit-là, sans doute, d’une projection des hommes. Après tout, ces derniers sont plus enclins à se soumettre les uns aux autres ; à adhérer aux hiérarchies et aux autorités (d’état ou de rue), comme dans les institutions militaires (se soumettre à un plus haut gradé) et religieuses (se soumettre à un dieu qui les guide), ou encore aux « alphas » (chef de meute), concept qui fait l’objet d’une véritable obsession ces dernières années.
En réalité, la hiérarchisation des êtres vivants est une création de l’homme, avec un tout petit « h ». Qu’il s’agisse de classer les autres animaux (certaines espèces sont jugées arbitrairement nobles, tandis que d’autres sont qualifiées de nuisibles), ou les êtres humains (le racisme et le sexisme en sont des exemples).
Défaire ce qui a été assimilé
La socialisation féminine est une violence émotionnelle commise à grande échelle. Il faut impérativement se défaire de ce conditionnement à répondre « oui » à toutes demandes parce que l’idée de refuser nous mets mal à l’aise. Aucune femme ne doit quoi que ce soit à un homme, encore moins notre intimité. Non seulement la socialisation genrée (des deux sexes) bride l’égalité, mais aussi, et surtout, notre autonomie, empêchant les femmes d’être souveraines de leur corps et de leur sexualité.
Indépendamment de ce que notre socialisation nous a appris, et au-delà des stratégies masculines, nous devons affirmer et revendiquer nos limites avec confiance, balayer les négociations, imposer notre refus. Il est impératif de s’entraîner à dire non, sans donner d’explication, sans se justifier, à ne plus perdre de temps et d’énergie à discuter, point par point, pourquoi nous refusons un rapport sexuel ou tout autre demande de ce type.
J’aime beaucoup dire « non est une phrase complète ». Alors, la prochaine fois qu’on vous dit de sourire, et que cela vous ennuie, répondez non. On vous dit : « tu serais gentille de faire ça » alors que vous ne le souhaitez pas ? Répondez non. Imprimez ces trois petites lettres et gravez les profondément en vous, car il vaut toujours mieux répondre par la négative que de se laisser entraîner dans les méandres de la servitude qui nous a été apprise. Soyons claires ; si Jim Carrey avait été une femme dans Yes man, le film aurait pris une toute autre tournure.
Morgane.

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