Pour que les femmes puissent participer à leur libération

Plusieurs sondages indiquent que les femmes se revendiquent davantage féministes, au fil de l’âge et au passage des générations1. Seulement, cette revendication ne semble pas s’accompagner d’un fort engagement militant de leur part. Si la plupart des femmes reconnaissent la domination des hommes sur les femmes et le traitement inégalitaire qu’elles subissent2, elles restent minoritaires lorsqu’il s’agit de participer à des actions ou d’en être à l’initiative. Quelles sont les raisons de cette absence d’engagement ? Pourquoi n’y a t‑il pas encore eu une révolution féministe d’ampleur ? Plusieurs réponses existent. Je laisserai de côté deux d’entre elles — la sensibilisation de certaines femmes à la misogynie et les femmes qui choisissent délibérément de rejeter le féminisme — pour me concentrer sur la question des conditions matérielles. Il s’agira de comprendre ce qui empêche des femmes convaincues du besoin de lutter contre les violences patriarcales, de se mobiliser, et de participer à leur propre libération.

Les femmes n’ont pas d’espaces où se rejoindre et s’organiser

Ce fait matériel rejoint mon précédent article dans lequel nous abordions le manque d’espaces dédiés à la mémoire des femmes. Nous constations alors la difficulté pour les femmes de se construire en tant que groupe. Un groupe qui ne peut se penser, ne peut lutter. La communauté que forment les femmes doit dépasser l’état de conception abstraite et se manifester dans des lieux qui leur sont consacrés, où celles-ci peuvent échanger, se lier, penser leur libération. Les femmes, noyées dans leur quotidien, sont obligées de côtoyer les hommes et de composer avec eux. Les lieux de la vie ordinaire où les femmes peuvent se rencontrer sans être séparées parmi leurs oppresseurs sont rares. Les quelques espaces féministes non-mixtes proposés aujourd’hui semblent davantage dédiés à la discussion qu’à l’action. Ces lieux doivent désormais être pensés de façon systématique, avec une ambition féministe plus large. Si dans le cadre social, les occasions et les possibilités de se réunir pour agir sont plus nombreuses, cela semble bien moins évident dans le cadre féministe. Il est peut-être plus aisé de percevoir le caractère commun des difficultés matérielles et politiques dues à son milieu social, que celui des problèmes que noues rencontrons en tant que femmes, souvent pensés comme relevant du cas individuel. En effet, on compte bien moins de grèves féministes (qui sont par ailleurs définies de façon annuelle), que de grèves des travailleur·ses. Ne pouvons-nous pas supposer que la création de syndicats féminins serait bénéfique au féminisme ? De tels groupes permettraient de (ré)agir aux difficultés que les individues rencontrent en tant que membres de la classe femme au quotidien, et d’organiser des actions, des grèves sur un temps continu, et non ponctuel. L’existence même de pareils syndicats permettrait de rendre manifeste la réalité systémique de ces difficultés.

Famille, charge mentale, et relation avec les hommes
Il s’agit peut-être du point majeur de cet article. Imaginons que des espaces dédiés à la libération des femmes se soient installés de façon pérenne, la plupart d’entre elles seraient toutefois en incapacité d’agir. Comme la plupart des individu·es, elles travaillent. De plus, nous le savons, leur charge mentale et émotionnelle est supérieure à celle des hommes. Les travaux féministes l’évoquent depuis longtemps, notamment ceux de la deuxième vague, et la situation s’améliore encore trop lentement. Des pressions, de toutes parts, les submergent : être une bonne mère, impliquée dans son travail, dévouée auprès de ses ami·es. Pour beaucoup, leur vie est tournée vers autrui, au point de parfois faire passer les intérêts des autres pour les leurs. L’esprit des femmes est colonisé par des besoins qui leur sont extérieurs. Selon l’Ipsos, la charge mentale en France concerne 8 femmes sur 10 (2018)3. Au travail, ce sont elles qui font « le travail invisible » : nettoyer, sortir les poubelles, organiser les pots, etc4. Dans le couple, la gestion des tâches est assurée en majorité par les femmes, qu’elles soient ménagères ou financières.
Le patriarcat semble avoir conçu la prison la plus puissante pour enliser les femmes dans leur assujettissement. Cette prison à barreaux humains porte le nom de famille. La force de cette enclave réside en ce qu’elle est faite de liens affectifs. On estime que 31 % des mères n’occupent pas un emploi à temps plein du fait des enfants (c’est le cas de 5 % des pères seulement)5. Nous pouvons alors nous interroger sur la possibilité pour les femmes de contribuer au féminisme, lorsque nombre d’entre elles ne sont même plus en mesure d’avoir un emploi. Lorsque c’est le cas, elles vivent l’enfer de la double journée. Elles portent la responsabilité du bien-être commun et du maintien des liens inter-familiaux. Lorsque les femmes ont enfin du temps libre, elles sentent le devoir de le dédier à leurs proches ou à leur couple. La culpabilité émotionnelle, si elle n’est jamais justifiée, est une arme redoutable contre elles. Sûrement, les moments passés auprès des êtres aimés leur offrent-ils une joie sincère, mais cela serait une offense à l’amour que de penser qu’il exige un sacrifice aussi cruel. L’Autre, ne participe pas à son épanouissement, il en est le centre. La culture, l’apprentissage, le voyage, l’art, ne représentent plus que des choses secondaires de l’existence, dès lors que les femmes deviennent d’abord des mères et des épouses. On dira souvent qu’elles sont heureuses. Cependant, « il est toujours facile de déclarer heureuse la situation qu’on veut lui imposer : ceux qu’on condamne à la stagnation en particulier, on les déclare heureux sous prétexte que le bonheur est immobilité. » (Le Deuxième Sexe, Simone de Beauvoir). Fonder un bonheur supposé sur une situation injuste, est la stratégie la plus tenace des hommes. Un faux dilemme leur a été imposé entre la joie des relations humaines et la liberté.
Emma Goldman disait très justement, dans un texte présent au sein du recueil De la liberté des femmes : « Leur épanouissement, leur liberté, leur indépendance doivent venir d’elles et grâce à elles. D’abord en s’affirmant comme des personnes […] ; en rendant leur vie plus simple, mais plus dense et plus riche. C’est-à-dire en essayant d’apprendre ce qui fait le sens et la substance de la vie dans toute sa complexité et puis en se libérant de la peur des opinions des autres et de la réprobation publique. C’est seulement cela, […] qui libérera les femmes, qui révélera en elles une force jusqu’ici inconnue du monde, une force d’amour véritable, de paix, d’harmonie ; la force d’un feu divin, de la vie qui se donne, créatrice d’hommes et de femmes libres. »
Les relations affectives qu’elles entretiennent avec les hommes, rendent parfois difficile de les percevoir comme autres, encore moins comme de potentiels agresseurs. Dans les autres luttes contre l’oppression, il n’y a pas de pareil lien entre un oppresseur et la personne opprimée. Les hommes établissent les femmes comme autres, alors que ces dernières ont toujours appris à les considérer, non seulement comme leurs semblables, mais comme partie intégrante de leur existence. Même dans le féminisme, nombre d’entre elles s’inquiètent que les hommes trouvent leur place.
C’est dans le cadre d’une vie où les femmes ne deviennent plus que des supports sur lesquels les hommes peuvent déposer leurs soucis émotionnels et tâches aliénantes, que leur esprit ne trouve plus d’espace pour penser leur liberté… pour penser tout court. Prises dans la toile des petites choses du quotidien, elles apprennent à s’oublier. Leurs besoins sont étouffés sous celui des autres. Lorsqu’elles pensent enfin à elles-mêmes, ce n’est que pour se reposer de leur dur labeur. Et même cela leur est rendu coupable. Un temps considérable est par là même offert aux hommes pour asseoir leurs privilèges, pour relationner et protéger leurs acquis. Ils ont ce qui permet à tout individu·e de vivre en tant qu’être humain : du temps libre. La libération nécessite du temps, les femmes en sont privées.
Féminisme, le besoin prioritaire ?
Les femmes connaissent souvent d’autres oppressions en fonction de leur classe, « race », orientation sexuelle… Il apparaît que le féminisme représente parfois une lutte moins évidente pour elles. Être une femme, c’est être l’Autre de façon absolue, comme le disait, une fois encore, Simone de Beauvoir. À tel point qu’il est difficile de déceler que certaines violences ne relèvent pas d’un ordre universel et nécessaire, mais du patriarcat, qu’elles ne sont pas inévitables mais contingentes. L’écrivaine relevait également : « Elles vivent dispersées parmi les hommes, rattachées par l’habitat, le travail, les intérêts économiques, la condition sociale à certains hommes – père ou mari – plus étroitement qu’aux autres femmes. Bourgeoises, elles sont solidaires des bourgeois et non des femmes prolétaires ; blanches, des hommes blancs et non des femmes noires. » La femme prolétaire, se confronte chaque jour aux difficultés matérielles, relatives à sa survie. Les liens qu’elle partage avec les autres membres de sa classe, se manifestent de façon plus évidente et quotidienne que les liens partagés avec les femmes d’autres milieux. Ainsi sera-t-elle souvent plus sensible au fait de s’allier avec d’autres hommes dans la lutte des classes. C’est aussi la raison pour laquelle une femme d’une classe sociale élevée, qui n’effectue pas un travail éprouvant et précaire (ou même n’ayant pas à travailler), éclairée sur la violence masculine, sera davantage susceptible, de pouvoir contribuer au féminisme. La domination masculine a cette particularité de s’exercer de la façon la plus dispersée qu’il soit, jusqu’à s’insérer dans le cadre intime et familial. Seul un œil averti permet de la démasquer. Toutes les femmes du monde ne sont pas confrontées à la même réalité. Nous pouvons comprendre que les femmes palestiniennes, par exemple, considèrent comme une priorité la lutte contre le racisme et la colonisation qui menacent leur vie au quotidien, les obligeant à reléguer la lutte féministe au second plan. Ces diverses violences, qui se superposent à la misogynie, doivent être considérées. Nous pourrions dans l’idéal garder à l’esprit toutes ces différences, sans oublier les intérêts précieux que nous avons à nous lier entre femmes, et que cette union est nécessaire à la fin du patriarcat. La conscience des difficultés de chacune est la première étape d’une entraide qui permettra aux femmes les plus violentées de rejoindre les autres ronces et de faire front.
Un exemple à suivre : grève féministe espagnole de 2018 ou le rôle des hommes
La grève féministe menée le 8 mars 2018 en Espagne (Huelga feminista de 2018 en espagnol) est un exemple exceptionnel de ce qu’il peut se produire lorsque les femmes sont libérées des contraintes qui les empêchent de s’unir et de protester. Elle permettra d’aborder un point que nous n’avons pas encore soulevé : le rôle des hommes. Ce mouvement qui a rassemblé plus de 5,3 millions de personnes à travers le territoire espagnol, contre les discriminations et violences subies par les femmes, a provoqué d’énormes répercussions dans le fonctionnement du pays. Pendant une journée, elles ont été des millions à ne pas se rendre au travail (y compris les femmes travaillant dans le care), à ne plus consommer, à refuser de s’occuper des tâches domestiques, des enfants ou encore des personnes âgées. Si cette mobilisation a pu avoir lieu, c’est parce qu’un certain nombre d’hommes ont pris leur responsabilité, en assumant la part de travail qui leur revient depuis longtemps. Peut-être serait-il intéressant d’aborder dans un autre article le rôle des hommes… dans l’éducation féministe des autres hommes. Pour l’heure, j’aimerais émettre l’idée que les hommes ne doivent pas se contenter de respecter une juste égalité des tâches avec les femmes de leur entourage et de ne pas faire reposer l’entièreté de leurs fardeaux sur elles. Il est de leur devoir en plus de cela, de se dévouer pour offrir du temps supplémentaire, et de façon hebdomadaire, pour qu’elles puissent participer à l’effort féministe commun. La vraie culpabilité émotionnelle ne revient pas aux femmes qui consacrent leur temps à la lutte, mais aux hommes qui prétendent les aimer, tout en tuant le temps qui leur permettrait de se libérer. Là, se trouve leur véritable égoïsme. Certains sont encore incapables de voir que l’amour d’un être libéré est plus gratifiant que celui d’un être qui nous est enchaîné (si encore nous pouvons appeler cela « amour »). J’irai plus loin en affirmant que ce temps devrait être un droit protégé pour toutes les femmes, si les hommes échouent, comme souvent, à faire preuve de conscience.
Penser la lutte au quotidien
J’aimerais conclure en repensant la notion de militantisme. Peut-être l’image de la militante est-elle encore attachée à cette femme qui, poing levé, mène des actions dans la rue et se confronte au monde avec détermination. Elle est militante en effet, mais elle n’est pas la militante. Militer est aussi un continuum de (ré)actions qui s’étend à l’échelle d’une vie. J’invite toutes les femmes qui en ont les moyens à participer de la façon qu’elles le souhaitent au féminisme. La sensibilisation scolaire, la prévention auprès d’autres femmes, l’alphabétisation, les collages, la théorisation, l’engagement associatif, rien n’est vain, tout a sa valeur. Dès lors qu’une femme entre en action, c’est une victoire contre l’asservissement de toutes qui a lieu. J’invite à nous unir, à épauler celles qui sont davantage en difficulté, à se mobiliser par tous les moyens pour qu’elles puissent nous rejoindre. Longue vie à la belle lutte des femme.

Assia.

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