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L’Aliénation traumatique 3/4

L es violences entraînent diverses répercussions sur la personnalité d’un·e individu·e, aussi bien dans sa relation à soi, que dans celle avec autrui. Démunie, une victime de violence peut se retrouver à bricoler des solutions de survie psychique d’urgence, telles que la passivité, l’identification à l’agresseur, une personnalité adaptée aux circonstances, une banalisation des actes subis, de la dissociation, etc. Des solutions qui permettent d’amoindrir la souffrance sur le moment, mais qui, en s’installant dans le quotidien, entravent la capacité de la personne à consentir de manière éclairée et à se protéger de nouvelles agressions.

L’aliénation par le viol
Aucune femme ne tombe par hasard dans la prostitution. Il n’existe pas non plus de sous-espèce de femmes prédisposées à assouvir les désirs sexuels des hommes afin de gagner leur vie. En réalité, l’entrée dans la prostitution se fait toujours par un glissement, une conjugaison de plusieurs facteurs1 : dénuement affectif, entourage dysfonctionnel, misère, fugue, coercition, agression sexuelle, inceste, addiction… Selon les estimations, entre 50% et 70% des personnes prostituées rencontrent des troubles psychiques2 : fragilité psychologique, dépression, syndrome post-traumatique, entre autres. En outre, 60 à 70 % des personnes prostituées déclarent avoir été victimes de violences physiques ou sexuelles antérieures à l’entrée dans la prostitution3.
À la suite d’un viol, certaines femmes en viennent à minimiser ce qui leur est arrivé, afin d’apaiser, sur le court terme, la souffrance causée par ce traumatisme1. Ce déni est encouragé et facilité par la culture du viol (ensemble des comportements qui banalisent, excusent et justifient les agressions sexuelles) qui imprègne notre société.
Ainsi, pour les femmes dont on a réduit, par le passé, la souveraineté sur leur propre corps, la prostitution apparaît comme une solution, mêlant illusion de liberté et de pouvoir, de reprise de contrôle sur les violences passées en reproduisant l’acte subi (répétition traumatique), ou en faisant « payer » le client de son argent.
Dans son livre Il n’y a de lumière que dans la nuit, Caroline Doléans explique avoir commencé à se prostituer suite à un viol en réunion subi à 18 ans. Elle estime que cela lui donnait l’impression de reprendre le pouvoir. Il est à comprendre que le rapport prostitueur / prostituée est un viol, mais lorsqu’elle, la femme, se positionne elle-même dans le rôle de prostituée, elle pense pouvoir à minima émettre des réserves ou exercer une forme de contrôle dans l’acte sexuel. C’est une chose qu’elle n’a pas le sentiment de pouvoir faire en dehors du cadre de la prostitution, car elle peut choisir (parmi ceux qui la sollicitent) lequel sera le violeur, la manière dont son corps sera violé, où et quand cela se passera, et un dédommagement immédiat sous la forme d’une compensation financière. Virginie Despentes décrit également ce processus dans King Kong Théorie : « La prostitution a été une étape cruciale, dans mon cas, de reconstruction après le viol. Une entreprise de dédommagement, billet après billet, de ce qui m’avait été pris par la brutalité. » Elle explique dans le même ouvrage que « le viol fabrique les meilleurs putes ».
Or, on ne guérit pas le viol par le viol. C’est comme rouvrir inlassablement ses propres blessures en espérant qu’elles guériront mieux cette fois-ci, alors qu’on ne fait que fragiliser davantage sa peau déjà meurtrie.
L’inceste, terreau de la prostitution
Dans Prostitution and Male Supremacy4, Dworkin écrivait « l’inceste est la filière de recrutement [pour la prostitution]. C’est là qu’on envoie la fille pour lui apprendre comment faire. […] On l’entraîne. Et l’entraînement est spécifique et crucial : on l’entraîne à ne pas avoir de véritables frontières à son propre corps, à être bien consciente qu’elle n’est valorisée que pour le sexe, à apprendre au sujet des hommes ce que l’agresseur sexuel lui apprend. ». En d’autres termes, une enfant qui subit l’inceste a pour terrain une expérience familiale marquée par des abus sexuels, une dynamique alors bien connue par l’enfant, où les choses sont prévisibles, qui sait quel est son rôle, quelles sont les attentes. Il n’est alors pas surprenant que presque la totalité des mineures en situation de prostitution aient subi des violences sexuelles5.
Celles-ci introduisent l’enfant à la sexualité par une sur-stimulation physique et psychologique négative, et cela peut avoir un impact considérable sur son intégrité physique et sur son sens sexuel de soi6. En résulte soit une honte écrasante aboutissant à un retrait sexuel, soit une activité sexuelle compulsive et aveugle7, c’est-à-dire par exemple accepter n’importe quel étranger pour partenaire sexuel, en dépit de son attirance, orientation sexuelle ou désir. Une sexualisation traumatisante entraîne une confusion sur les normes et les standards sexuels (comportements et actes sexuels attendus dans le contexte intime)8, ce qui facilite l’entrée dans la prostitution où seules les demandes des hommes prostitueurs comptent.
Le désir des survivantes de violences sexuelles peut aussi se retrouver fortement altéré, se construisant parfois à partir de traumatismes, surtout si ces derniers sont renforcés par l’exposition à des images dégradantes, comme expliqué dans l’article Grandir dans une société hypersexualisé.
Dans une entrevue du podcast Other People’s lives9, une femme explique avoir développé des fantasmes d’inceste à l’endroit de ses frères et sœurs à la suite des actes de son père incestueux, renforcés par une consommation de pornographie depuis l’âge de 9 ans, et la découverte à 12 ans d’une communauté qui s’organisait et diffusait de la pornographie incestueuse réelle sur Tumblr. Les membres de cette communauté n’hésitaient pas à présenter leur carte d’identité comme preuve du lien familial. Si en 2018, la plateforme a dû abandonner une partie de son contenu pornographique, il est notoire que le réseau social en hébergeait sans modération, au point que Pornhub ait été intéressé par le rachat de la plateforme10. Non seulement les traumatismes peuvent causer des pensées intrusives indésirables, mais ces dernières peuvent se voir alimenter via du contenu et des communautés en ligne, au lieu de trouver le soutien nécessaire afin de les surmonter.
L’incestuel : un climat (trop) intime
Bien que l’inceste reste tabou, ses répercussions sont assez connues, contrairement à celles relatives au climat incestuel, dynamique familiale dysfonctionnelle, qui porte l’empreinte de l’inceste sans passage à l’acte.
Concept théorisé par Paul-Claude Racamier, l’incestuel interdit à l’enfant d’ériger ses propres limites et barrières dès le berceau familial. Véritable climat de confusion des places au sein de l’unité familiale, il infiltre la strate du quotidien en toile de fond, telle une ambiance ordinaire, dans laquelle l’enfant évolue, dépourvu d’intimité propre à sa personne11. Tout est partagé, mélangé, à la vue de toutes et tous, même entre les différentes générations. L’espace personnel intime n’a pas d’existence, l’intrusion n’est pas nommée, ainsi on entre dans les chambres et les salles de bain comme s’il s’agissait d’espaces communs, sans frapper ; on interdit à l’enfant de fermer la porte de sa chambre à clef, voire de la fermer tout court, ou bien même d’avoir une porte. Le parent interfère dans la sphère intime de l’enfant et dévoile la sienne en toute banalité.
Il s’agit de sexuel-non-sexuel : la sexualité est partout mais déniée, banalisée. Le déni d’enfance assigne l’enfant à une place équivalente à celle de l’adulte, tout est montré sans filtre ; aucune image n’est considérée comme trop violente ; aucune plaisanterie n’est trop obscène, les adultes ont des paroles génératrices d’images sexuelles, des commentaires sur les corps, etc11. L’adulte, du fait de sa position d’autorité, objecte à l’idée de consentement ou d’indépendance de l’enfant, qui grandit avec des repères biaisés et une absence de limites protectrices, qui le ou la rendra d’autant plus susceptible à la victimisation au cours de sa vie12.
Dans le podcast La Vie En Rouge13, Valérie, l’une des personnes interviewées, raconte la relation entre son père et elle, teintée d’incestuel. Bien qu’il n’ait jamais franchi la limite du passage à l’acte de l’inceste, il n’hésitait pas à cacher sa collection de pornographie dans sa chambre d’enfant, à se servir d’elle, une fois majeure, pour entrer dans des clubs libertins (venir accompagné d’une jeune femme plutôt que de se présenter en tant qu’homme seul, quand bien même il s’agit de sa propre fille), ou encore jouer le chauffeur pour l’emmener voir des prostitueurs.
Ne parlons pas de choix
Comme l’explique Michaela Huber, « la plupart des femmes prostituées ont appris, par la violence sexuelle ou la négligence dans leur enfance, à se déconnecter d’elles-mêmes14 ». Elles subissent donc des conséquences psychologiques qui entraînent une altération de leur capacité au consentement. Rechercher du plaisir dans la dégradation sexuelle est une conséquence de l’excitation post-traumatique. Parler de « prostituée heureuse », du « plus vieux métier du monde », « d’argent facile » et de « choix » est bien souvent un déni d’aliénation traumatique, alors que l’accent devrait être mis sur les conditions dans lesquelles la personne s’est retrouvée en situation de prostitution, et sur l’aide psychologique que l’on devrait lui apporter, afin de l’aider à s’en sortir réellement.
Morgane.

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