Le consentement dans l’industrie sexuelle 4/4

La fabrique du consentement 4/4

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Le consentement est utilisé, dans les débats sur la prostitution, pour porter la lumière sur celles qui subissent plutôt que sur ceux qui violentent. Parler du « choix des femmes » dans la pornographie et la prostitution revient à tirer un épais rideau entre ce qui est présenté sur la scène (les corps exposés, leur disponibilité apparente, le consentement de surface), et ce qui est dissimulé en arrière-plan (des industries profondément misogynes et prédatrices, la manière dont le consentement s’est formé ou a été extorqué). On voudrait nous faire croire que les femmes choisiraient d’être en situation de prostitution, d’être des objets de la pornographie, de se soumettre aux désirs d’hommes et ce, dans une prétendue démarche féministe de libre disposition de leur corps et leur sexualité.

L’illusion d’une sexualité « libérée & positive »
Ne connaître de la sexualité que ce que la culture patriarcale nous en a appris amène certaines femmes à penser l’intime selon le prisme masculin. La définition féministe selon laquelle le fait d’avoir des rapports sexuels avec une personne qui ne le désire pas constitue un viol disparaît mystérieusement lorsque de l’argent rentre en jeu. Comme si la nature transactionnelle de l’acte, ou le fait qu’un homme ait sciemment des relations sexuelles avec une personne subordonnée (c’est la partie qui paie qui détient le pouvoir, à l’instar du patron et de l’employé·e), annulait le traumatisme. L’autrice Rhéa Jean, explique dans L’intime et le marché que « la personne dans la prostitution dit d’abord « non » à la rencontre sexuelle par le fait de ne pas être accessible autrement que par l’argent. Ainsi, la prostitution dépend non pas d’un consentement préalable [..] mais d’un refus initial. »
Une personne sexuellement libérée cherche d’autres personnes libres et égales avec qui partager un désir mutuel. Elle ne monnaie pas son intimité, et encore moins ne soudoie des femmes qui ont besoin d’argent. Quiconque propage l’idée que le sexe peut être un service offert aux hommes légitime le fait de ne pas tenir compte du désir, du confort et des limites de ses partenaires sexuel·les. C’est la continuité de la culture du viol qui invisibilise la sexualité et le plaisir des femmes. La pornographie s’aligne sur le discours des défenseurs de la prostitution en parlant de « sexualité positive, libérée », et bénéficie d’un statut protégé dans les cercles de gauche, qu’elle ne mérite absolument pas. Comme l’explique la journaliste Gloria Steinem, « nous prétendons que le porno est sexuellement libérateur, alors qu’il renforce tous les stéréotypes sexuels et raciaux que nous abhorrons1. »
Un choix favorisé par la société

« Le fait que le choix d’une femme soit inégal à celui d’un homme dans cette société est la raison pour laquelle les prostituées sont principalement des femmes et des filles, et pourquoi les prostitueurs sont presque toujours des hommes2. »
Témoignage de Chelsea Geddes, survivante de la prostitution.
Personne ne suggère jamais à un homme de louer ses prestations sexuelles lorsqu’il est en difficulté financière, mis à part sur le ton de la plaisanterie. L’inverse est faux. Pour les femmes, c’est suggéré, et bien loin d’être une blague. S’il est plus facile pour les femmes de se dégrader sexuellement (notamment contre de l’argent), c’est d’une part à cause des agencements de nos sociétés, qui font en sorte que ce soit le cas pour elles de par leur socialisation, les traumatismes qu’elles subissent, ainsi que par les représentations médiatiques qui contribuent à normaliser leur objectification. Tout un discours contribue à cette normalisation : depuis les slogans mensongers qui affirment que la prostitution serait le plus vieux métier du monde (lire notre article La prostitution : une question de vocabulaire ?), en passant par le discours libéral qui promeut la pornographie et la prostitution comme un moyen d’autonomisation et d’empouvoirement pour les femmes (et seulement elles), jusqu’à la publicité sur les réseaux sociaux, à l’instar de celles de la plateforme Onlyfans, qui cible tout particulièrement les jeunes femmes sans le sou « qui en auraient assez de se nourrir de ramen à 99 centimes3 ». Tandis que les hommes ne s’imaginent jamais adopter une telle « activité », car la société les pousse à s’imaginer plutôt dans le rôle du « client ».
Les jeunes femmes elles-mêmes ironisent parfois sur le fait d’en venir à vendre leurs sous-vêtements, des photos dénudées ou de leurs pieds, ou encore à accepter les avances d’hommes riches, si elles échouent dans leurs études, dans leur carrière ou si elles se retrouvent dans une situation difficile. C’est bien parce qu’elles savent inconsciemment que si l’industrie du sexe était un choix, il serait celui de celles qui en possèdent le moins.
Lorsque l’on écoute les discours de femmes qui affirment avoir choisi la prostitution, derrière l’écran de fumée du « je suis ma propre patronne, je travaille quand je le veux », on découvre rapidement une précarité financière, un isolement, des violences, un ou plusieurs burn out qui rendent le travail salarié difficile, un conjoint qui « suggère » l’idée, etc.
Dans Grandir dans une société hypersexualisée, nous avons vu que les adolescentes de 18 – 19 ans qui entrent dans l’industrie des films « pour adultes » avouent candidement avoir visionné de la pornographie depuis un très jeune âge.
Cette information est loin d’être anecdotique, et bien connue des pornographes pour qui cette violation de l’esprit en maturation est une aubaine. Elle leur donne accès à un vivier de très jeunes femmes déjà formatées et désensibilisées à la violence sexuelle. Dans le documentaire Pornocratie4, un réalisateur français exilé en Hongrie, accusé maintes fois de faits de viols — qu’il n’hésite d’ailleurs pas à monétiser en les publiant en ligne, avoue de lui-même que certaines jeunes actrices affirment le connaître et regarder ses vidéos pornographiques depuis qu’elles ont seulement huit ans. Bien souvent, c’est l’âge auquel elles ont eu un accès sans surveillance à Internet. Ce qui ne peut laisser indemne le développement de leur identité.
Dans son ensemble, l’industrie de la pornographie bénéficie de l’infraction psychique perpétrée sur les jeunes femmes exposées à de telles images, qui en viennent à penser les corps comme des marchandises. Mais de quelle liberté de choix parle-t-on lorsque des adolescentes, à 18 ans à peine, décident de devenir l’objet de la pornographie, lorsqu’elles traînent derrière elles une décennie d’exposition à des images pornographiques violentes ?
Comme expliqué dans L’Alinéation traumatique, les violences subies entraînent diverses répercussions sur la personnalité et la sexualité d’une personne. La psychothérapeute Michaela Huber explique que « pour permettre à des inconnus de pénétrer son corps, il faut éteindre certains phénomènes naturels : la peur, la honte, le dégoût, l’étrangeté, le mépris et le sentiment de culpabilité. À leur place, ces femmes mettent l’indifférence, la neutralité, une conception fonctionnelle de la pénétration, une réinterprétation de cet acte comme un « travail » ou un « service » 5 ».
Le consentement face à la prédation

« Nous apprenons aux filles à être aimables, gentilles, hypocrites. Et nous n’apprenons pas la même chose aux garçons. C’est dangereux. Tant de prédateurs sexuels en ont tiré parti. »
Chère Ijeawele, ou un manifeste pour une éducation féministe, Chimamanda Ngozi Adichie.
Comme nous l’avons vu dans Formuler le refus est une compétence, la socialisation genrée entraîne une véritable différence d’assertivité entre les sexes. Les prédateurs ayant parfaitement conscience des mécanismes de domestication par lesquels les femmes passent, ils n’hésitent pas à les utiliser à leurs fins, notamment dans l’industrie des films pour adultes.
Dans le documentaire Beyond Fantasy6, un ancien producteur de films pornographiques explique qu’il dissimulait les conditions du contrat en amont, donnait le moins d’informations possible au préalable, jusqu’à ce que les jeunes femmes se retrouvent physiquement dans un environnement qu’il contrôlait. Il utilisait cette méthode coercitive d’autant plus s’il pensait qu’elles refuseraient de venir si elles savaient ce qu’il attendait d’elles. Bien qu’elles aient signé des « formulaires de consentement », ceux-ci n’étaient pas valides car elles ne disposaient pas de toutes les informations.
Dans le même documentaire, un autre ancien pornographe dévoile la manière dont ses confrères font en sorte d’obliger de jeunes actrices à céder à des pratiques sexuelles qu’elles ont catégoriquement refusées, usant de la surprise et de la coercition : ils les engagent pour une scène, éludant les détails, attendent qu’elles se soient suffisamment investies (biais cognitif du coût irrécupérable), de par le temps de trajet, la préparation pour le maquillage et la coiffure, la séance photo qui précède la scène, les premiers rapports sexuels, etc. Puis, tout d’un coup, usant de la surprise, les pornographes imposent une pratique refusée, expliquant que c’est obligatoire, car étant l’objet central de la scène pour laquelle elle ont été engagées. Si les actrices ne cèdent pas, elles repartiront sans être payées pour ce qu’elles ont déjà fait, et seront suivies par une mauvaise réputation qui les empêchera d’évoluer dans le milieu. Évidemment, une fois nues, exposées, seules, aveuglées par les projecteurs et entourées de plusieurs hommes bien plus âgés, dans un environnement qu’ils contrôlent, avec toute cette pression qu’ils mettent sur leurs épaules, elles se retrouvent à céder.
Lana Rhoades, ancienne « star porno », se remémore en pleurs dans un podcast une situation similaire : à 20 ans, elle se retrouve sur un plateau de tournage, seule, sans son agente, et est incapable d’exprimer son refus d’exécuter un acte inattendu. Elle se retrouve alors à laisser le pornographe uriner dans sa gorge7.
Cette forme de prédation est loin d’être réservée aux productions étatsuniennes, la pornographe et ancienne actrice x française, Liza Del Sierra, explique qu’elle faisait la même chose jusqu’à récemment sur le plateau de Ça Commence Aujourd’hui8 : « j’ai eu des comportements inappropriés avec des comédiennes ». Elle leur disait : « ça va, tu serres les dents pendant 20 minutes, j’aurais ma position [acte sexuel], si tu me fais galérer, on va y passer deux heures ». Comportement qui lui semblait normal car c’est exactement ce qu’elle avait elle-même connu dans cette industrie pendant une décennie : des pornographes qui franchissent les barrières érigées par les actrices, quand elles arrivent à exprimer des limites. Pour chaque actrice qui affirme être bien traitée, combien vivent un calvaire ?
Les témoignages recueillis lors de l’enquête sur l’un des rabatteurs de la pornographie française9 et pour le rapport du Sénat10 de 2022 permettent de comprendre la manipulation opérée pour que des femmes consentent, parfois, à faire le premier pas dans leur propre déshumanisation, puis l’engrenage qui s’ensuit. L’idée est toujours la même, amener la proie à penser qu’il s’agit d’un choix qui peut régler une bonne partie de ses problèmes.
Lorsque l’on confronte des consommateurs de pornographie à ces méthodes, ils nous répondent que ces femmes « l’ont choisi », ou encore « qu’elles aiment avoir des relations sexuelles et être payées pour » (si tant est que l’argent leur revient), qu’importe si la scène en question inclut des violences physiques réelles, et bien qu’il leur soit impossible, depuis leur écran, de déterminer si la personne a réellement consenti aux actes sexuels effectués, ni à ce que la vidéo soit diffusée. Et quand bien même elle y aurait consenti à l’époque du tournage, est-elle toujours d’accord pour que, parfois des années plus tard, la vidéo soit encore accessible à n’importe qui ? Les moyens de production et la source de ces images restent flous pour les consommateurs qui ne voient que des catalogues de vidéos qui entremêlent images légales et illicites. Pornhub a hébergé des vidéos de pédopornographie11 et de revenge porn, c’est-à-dire des vidéos diffusés sans l’accord des femmes filmées dans le but de les faire souffrir. L’entreprise qui possède Pornhub, nommée MindGeek à l’époque des faits (désormais Aylo), a avoué, lors de sa condamnation, avoir profité du trafic sexuel généré par ces vidéos12.
Rappelons que, dans la pornographie, contrairement à d’autres types de production cinématographique, il n’y a pas d’effets spéciaux, pas de fond vert. On entend souvent que la pornographie est de l’ordre du fantasme, de la fiction. Or, elle ne se réduit pas à une simple représentation, l’acte y est bien réel. La violence, les insultes, les humiliations et les tortures sont subies par de vraies femmes, dotées, s’il fallait le rappeler, d’une sensibilité physique et émotionnelle.
Parfois, les défenseurs de ces industries tordent leurs propres arguments pour parler de « meilleures conditions de travail » pour la prostitution et la pornographie, à l’instar des « meilleures conditions d’abattage » pour les autres animaux. Une vision welfariste13 (welfare veut dire bien-être en français) car il est impossible pour ces gens-là d’imaginer que l’accès aux corps des femmes, à travers des écrans ou directement entre leurs mains, puisse cesser d’exister.
Le consentement est une excuse

« Le consentement est le principal prétexte, légal et social, de ne rien faire contre les agressions sexuelles. »
Catharine MacKinnon, interviewée pour Le Monde14
Le mythe d’une égalité déjà acquise entre les femmes et les hommes est bien ancré, tout comme les arguments relatifs au choix. Ce discours entrave notre capacité à remettre en question les mécanismes de la prostitution, c’est d’ailleurs son but. Le consentement sert de bouclier dès lors que l’on pose des questions, que l’ont émet des réserves quant à l’agentivité réelle des femmes en situation de prostitution, alors qu’il est une notion bien trop limitée pour servir d’argument incontestable. Il est façonné et contraint par les conditions inégales dans lesquelles nous vivons, qui plus est lorsque nous pouvons intérioriser dans nos corps et notre pensée les mécanismes de la domination.
Chaque fois que nous dénonçons l’industrie sexuelle et sa violence (qui en fait partie intégrante, et sur laquelle elle se fonde), la discussion se transforme rapidement en débat sur le choix, annulant les discussions. Mais le féminisme ne débat pas de « choix » individuels. Le choix de faire ce que l’on veut, ce n’est pas le féminisme, c’est la liberté telle que la conçoit le libéralisme15. Le féminisme n’est pas la valorisation des ressentis personnels, c’est une lutte systémique qui dépasse largement les choix individuels et qui a pour but de libérer les femmes en tant que classe sociale, d’abolir le patriarcat et ses systèmes d’oppression. Qu’une poignée de femmes puissent peut-être trouver de l’empouvoirement (acquérir un maximum de pouvoir dans la société telle qu’elle est) dans l’industrie sexuelle ne signifie pas qu’il s’agit de féminisme. Cet empouvoirement ne remet rien en cause, certainement pas l’exploitation sexuelle des femmes, ne challenge pas la société patriarcale, et maintient le statu quo avec les hommes, c’est-à-dire la situation d’inégalité et d’oppression. Il met l’accent sur le succès individuel, à travers l’argent, de quelques personnes, au lieu de privilégier l’intérêt général de toutes les femmes.
Au lieu de parler du soi-disant choix des femmes, nous devrions porter notre attention sur le comportement des hommes, car ce sont eux qui commettent l’écrasante majorité des actes de violence, et bâtissent des industries avilissantes pour leur propre profit. Car en parlant de notre « droit à nous vendre », nous omettons le droit des hommes de nous acheter.
Une chose est sûre, il n’y a pas d’égalité dans l’industrie sexuelle. Derrière le mur imaginaire du consentement, subsiste la violence d’institutions profondément misogynes.

« Il était une fois, au début de cette vague féministe, un consensus reconnaissant les choix des femmes comme construits, imposés, encadrés, altérés, limités, contraints, façonnés par le patriarcat. Personne n’entendait par là que les choix des femmes étaient déterminés, ni que les femmes étaient des victimes passives ou impuissantes du patriarcat. »

Libéralisme sexuel et reproductif, Janice G. Raymond16.
Morgane.
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1 Gloria Steinem's, Erotica and Pornography, Ms. Magazine, 1972.


2 Chelsea Geddes, Prostitution Survivor Testimony, 2016, disponible via ce lien.


3 Cliquez ici pour voir la capture d’écran.


4 Ovidie, Pornocratie, les nouvelles multinationales du sexe, 2016, voir la fiche du documentaire ici.


5Michaela Huber, Trauma und die Folgen, Junfermann Verlag, 2023.


6 Magic Lantern Pictures, Beyond Fantasy - Ep 3: Hardcore, mars 2023, suivre ce lien.


7 Podcast 3 girls 1 kitchen, Dark Side of Porn ft. Lana Rhoades, épisode n°18, extrait mentionné à 29:50, disponible sur YouTube via ce lien.


8 Le parcours d'Emilie, alias Liza del Sierra, dans l'industrie de la pornographie, Ça Commence Aujourd’hui, extrait mentionné à 11:00, 2024, suivre ce lien.


9 Ambre Lepoivre, Enquête sur le scandale « french bukkake », 2023, via ce lien.


10 Rapport du Sénat, Porno, l’enfer du décor, 2022.


11 Nicholas Kristo, The Children of Pornhub, The New York Times, 2020, via ce lien.


12 U.S. Department of Justice, Pornhub Parent Company Admits to Receiving Proceeds of Sex Trafficking and Agrees to Three-Year Monitor, disponible ici.


13 Mouvement en faveur de l'amélioration des conditions de vie des animaux d'élevage, mais sans remise en question de l'exploitation animale.


14 Propos recueillis par Julien Laroche-Joubert pour Le Monde, lien accessible ici.


15 Recommandation de lecture, Aurélien Berlan, Terre et liberté : La quête d'autonomie contre le fantasme de délivrance, La Lenteur, 2021.


16 Traduction de Lorenzo Papace, Libéralisme sexuel et reproductif, Janice G. Raymond, Floraison, 2022, à lire en suivant ce lien.

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